Ils avaient survécu à la dangereuse traversée de la Méditerranée, ils étaient parvenus sur les rivages calaisiens. Certains avaient choisi d’arrêter là leur voyage, d’autres tentaient d’atteindre l’Angleterre. La plupart d’entre eux, hommes, femmes et enfants, s’entassaient dans une maison abandonnée Rue neuve, au centre-ville.

Ils viennent d’en être expulsés. Les services de la ville s’apprêtent à murer le bâtiment, une partie des effets personnels sont encore à l’intérieur. Des solutions de relogement ont peut-être été proposées aux demandeurs d’asile, mais par le truchement d’un interprète en langue arabe, langue très minoritaire en Érythrée et plus encore en Éthiopie dont ils et elles sont originaires.

Les expulsions se succèdent depuis un mois et demi, au grès de la campagne électorale pour les municipales et d’une visite sans cesse annoncée et sans cesse repoussée du ministre de l’intérieur à Calais. Les exilés font encore une fois les frais du show électoral à la française.

Ci-dessous un beau texte de l’écrivain Nathalie M’Dela Mounier, qui a circulé sur le net ces temps-ci, et qui en dit plus que de longues descriptions.

Ils mourront aussi noyés dans les larmes de crocodiles

 

 

 

Malte, Lampedusa, je ne veux pas voir ces photos-là… Un texte de Nathalie M’Dela-Mounier, écrivain breton, antillais, africain, extrait de Rivage atlantique.

 

Il y a eu, il reste encore, l’océan cannibale et ses îles volcaniques, mirages des vivants.

 

Je suis devant ; debout sur une rive à deviner ceux qui n’arrivent plus. La route atlantique hérissée de barbelés virtuels s’est faite cul-de-sac mais les hommes n’ont pas renoncé à partir ; ils ont juste changé de mer à traverser, modifié l’itinéraire de leur improbable voyage, échangé un enfer contre un autre.

 

Malte, Lampedusa, je ne veux pas voir ces photos-là. Pas d’images, pas de sons. Ni voir ni entendre ; je sais déjà et j’en fais quoi ?  Pas ces cadavres anonymes dans les linceuls blancs improvisés, pas ces morts emballés dans des housses mortuaires noires, prêts pour l’autopsie d’un chaos, pas ces rescapés malvenus grelottant dans les couvertures de survie dont l’or métallique, cannibalisé par les projecteurs, rappelle que le soleil ne brille pas pour tout le monde.

 

A la seule lecture des articles qui tombent en chute libre, cette lointaine horreur s’est faite mienne. L’impression qu’au lieu d’alerter, de dénoncer, de mettre en garde, de réveiller les consciences assoupies, de documenter le tumulte depuis tant d’années, j’ai participé du désastre.

 

Mes enfants de papier qui devaient être d’immortels veilleurs tourmentés, des appels à mieux vivre, ont rallié le bord de ce monde ; page après plage, ils regardent à travers le prisme du réel leurs frères de chair se noyer avec eux sans jamais remonter à la surface. Décidément, écrire ne suffit pas ! Juste un nécessaire, rempart sans cesse reconstruit, dressé contre l’indifférence, l’oubli et le mépris.

 

A quoi me sert-il de la connaitre intimement, Elle, cette jeune africaine, grosse de mille horreurs banales et d’un enfant ? Elle qui pariait sur des jours moins pires à défaut d’être vraiment meilleurs ? A quoi  sert-il que j’aie mis, comme elle dit, « ses mots dans ma bouche » ? A quoi bon le jeu de ces comédiens endossant son rôle ainsi que celui de ses frères suppliciés afin qu’ils renaissent à chaque représentation, survivent à l’oubli, veilleurs éveillés gesticulant contre l’assoupissement ? Elle est encore là, même si elle est une autre ; Elle est la prochaine qu’on ensevelira dans un linceul de mots compatissants, 4500 signes pour archiver le désastre ; Elle est celle qui, maintenant, met à mort au lieu de mettre au monde au fond d’une barque folle dont personne n’entendra jamais parler ; Elle est l’inconnue, l’inaudible, l’invisible qui ne manquera pas à un appel jamais fait.

 

Oui, la question migratoire est cruciale, plus que jamais peut-être car les boucs émissaires sont de plus en plus lourdement chargés et la mondialisation de l’ignominie encore plus forte que celle de « l’indifférence ».  

 

En temps de guerres comme en temps de paix, qu’entend-t-on de la souffrance muette des « boucs en partance » devenus boucs en errance puisqu’ils n’arrivent pas, ou si peu, ou si mal car si mal accueillis – centre de rétention administrative, fichage, arrachage d’empreintes, déni de minorité, refus d’asile, files d’attente interminables devant des préfectures dont le service étranger se spécialise dans le non accueil – ; qu’entend-t-on de leur désespoir discret quand seule la mort les rend visibles, un temps très court, dans quelques brèves ? Parfois en partance dès avant naitre ou à l’aube de leur existence, leur odyssée n’a en fait ni début ni fin. Les migrants de tout poil, ces voyageurs de tous sexes avançant en tous sens sont devenus des fardeaux que l’Occident voudrait cantonner derrière ses lisières comme on tentait de maintenir les loups et les ogres au plus profond des noires forêts médiévales. Malheur à celui qui pointe son nez à l’orée de notre monde faussement ouvert.

 

Le bord du précipice est là, charnière entre un espace terrestre, sables et cailloux caressés d’épines, et un espace maritime tellement surveillé que des pêcheurs refusent de prêter secours aux malheureux qui sombrent : ils risqueraient d’être accusés d’aider des clandestins et tomberaient ainsi sous le coup de la loi inique et carnassière ; un espace tellement surveillé qu’on sait que ce no children’s, no woman’s, no man’s land est devenu le plus grand cimetière marin. Les sirènes ont changé depuis les temps homériques, celles qui entonnent leurs lugubres mélopées ont la peau sombre et des cheveux crépus, tressés-collés sur le crâne, algues brunes qu’elles s’arrachent par poignées. Leurs reflets gris nagent pour l’éternité entre deux eaux n’effrayant que les plongeurs sous-marins car, à la surface, nous ne voyons pas plus les vivants que les morts.

 

Un drame un peu plus visible que les précédents et on annonce une « journée de pleurs » ; une journée et des larmes contre plus de vingt mille absents, certainement bien plus. Et combien pour tous ceux à manquer qui sont déjà en marche ? Pour les autres naufrages annoncés ? Combien de larmes taries avant d’avoir jailli ?  Déjà versées pour solde de tout mécompte !

 

Oui, j’entends parler de corridors humanitaires, de règles sécuritaires, de Frontex, de surveillance aux frontières, de présence militaire et j’imagine les crocodiles qui hantent ces eaux-là en embuscade, vaguement ensommeillés ou veillant prêts à punir, à surgir, à refermer le piège de leurs mâchoires sur la chair tendre des songes, à ramener le rêveur imprudent sur sa rive, mort ou vif.

 

Oui, on nous dit les insurrections, les conflits, la faim, le rêve à portée d’antenne parabolique, mais pourquoi ne parle-t-on pas davantage de l’ordre inéquitable du monde qui broie les humains et les met sur les routes du néant seuls ou en hordes déterminées et silencieuses ?

 

Ces images que je ne veux pas regarder existent et défilent sur les écrans, tournent en boucle, même, avant de s’effacer devant celles d’un autre drame qui ne manquera pas d’arriver. Les sons du sinistre se bousculent à la radio, marche funèbre pour une humanité moribonde. S’indigner, pleurer puis oublier ; passer à autre chose. Notre faculté d’occulter ou de nous accommoder m’est insupportable et je demeure en rage au milieu de mes frères et sœurs rescapés et inconsolés. Nous ne pouvons ignorer que s’ils ne sont pas morts une première fois, ils périront par l’oubli ou noyés dans les larmes des crocodiles, comme leurs semblables infortunés.

 

Nathalie M’Dela-Mounier

 

 

 

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